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Toulon et le rugby à XIII : des cadavres dans le placage

mardi 2 septembre 2008
par Saint-Just

Le transfert du joueur de rugby à treize Sonny Bill Williams aura passionné le monde de l’ovalie et fournit un des plus beaux feuilletons de l’été depuis les Coeurs brûlés. Même suspense qui tombe comme un étron, même ridicule de situation, même histoire de gros sous. Un élément spécifique : la dimension politique de cette farce sportive.

RAPPEL des faits : Le Rugby Club Toulonnais a réintégré l’élite du rugby français au terme d’une saison 2007/2008 dominée de bout en bout par les rouge et noir. Président Mourad Boudjellal s’est penché dès le mois de mai sur le marché des transferts. Parmi les joueurs approchés, un certain Sonny Bill Williams, treiziste néo-zélandais au passeport samoan exerçant ses talents en Australie. De rumeurs en précisions, cette star de l’hémisphère sud a finalement pris l’avion pour l’Hexagone au début du mois d’août. Comme il lui restait plusieurs années de contrat à honorer avec les Canterbury Bulldogs, la justice australienne a menacé de saisir sa maison et son compte en banque. Un accord a pu être trouvé entre le joueur et les deux clubs. Williams et le RCT devront s’acquitter d’une compensation auprès des Bulldogs.

Boudjellal semble satisfait de l’issue de cette affaire. « Nous avons signé un mauvais accord mais c’est toujours mieux qu’un bon procès ». Pour tempérer son réalisme commercial, il tente de nous expliquer que le pauvre Sonny Bill Williams n’était plus capable d’honorer moralement son contrat. Sauf que l’intéressé affirme venir à Toulon pour l’argent. « Si un conducteur de bus gagne 40.000 dollars et qu’on lui offre beaucoup plus ailleurs, que croyez-vous qu’il va faire ? [...] C’est juste du bon sens ». La belle parabole ! Mourad et Sonny étaient faits pour s’entendre, malgré un dernier complément d’explication fourni par le joueur pour justifier sa fuite vers la France : en Australie, « les clubs nous traitent comme de la viande ».

Les professionnels de la chair à tampons

Le rugby à treize est un des sports rois sur l’île continent avec un demi-million de licenciés tandis que le jeu à quinze atteint à peine la barre des 100.000. À ce compte, la manne économique est des plus intéressantes.

À tel point que le magnat de la presse Rupert Murdoch est entré dans la mélée (avec dollars) en créant la Super League pour mettre à bas la concurrence d’un autre patron des médias, détenteur des droits télé de la ligue australienne. Au final, tout ce beau monde s’est entendu autour de la National Rugby League en se partageant le gâteau. Le jeu à treize est devenu une industrie du spectacle prospère et l’on connaît depuis longtemps les conséquences de ce processus.

« Aujourd’hui plus que jamais, la pratique du sport de haut niveau devient en elle-même une atteinte aux droits de l’homme : le corps du sportif est chosifié, transformé dès le plus jeune âge en chair à records, en "morceaux de viande" [...], en missile balistique. Il existe bel et bien un esclavagisme sportif, une exploitation négrière des athlètes. Gavés d’exercices physiques dès l’enfance [...], reclus, encasernés dans des centres où la préparation confine au conditionnement, bien souvent nourris (parfois même à leur insu) de produits dopants hautement nocifs, les sportifs de haut niveau ne sont plus que des instruments aux mains des multinationales, des holdings financiers et des politiques de prestige national. Quant aux pays pauvres [...], ils servent aujourd’hui de réservoir aux clubs [...] européens qui vont y puiser de la main d’œuvre à bon marché, exploitable et corvéable à merci, revendable, échangeable et à tout moment expulsable vers leur pays d’origine si elle ne donne pas entière satisfaction : "La chasse au petit nègre", à la perle noire est à nouveau ouverte ! » [1].

Mourad Boudejellal reprend le credo des partisans de José Bové et déclare qu’ « un joueur de rugby n’est pas de la marchandise ». Pourtant, le joueur Mathieu Horb, témoigne du contraire. Cet ancien Toulonnais parti à Nice pour la nouvelle saison espère que les relations avec le staff seront « un peu moins business » que sur la rade.

Plus largement, c’est la mutation du rugby à XV qui nous fait réfléchir. Parce que si Sonny Bill William ne souhaitait plus être considéré comme de la viande, il ne lui fallait certainement pas signer dans le Top14.

Remontons le temps et penchons-nous sur le foot : Roland Wagner, attaquant au club de Strasbourg, est durement touché à la cheville lors d’un match de l’équipe de France contre les Etats-Unis en octobre 1979. Il tient toutefois sa place deux semaines plus tard dans son club grâce à une infiltration. À chaque rencontre de championnat ses soigneurs lui répètent l’injection, jusqu’à piquer « directement dans la gaine du tendon ». En mars 1980, le tendon claque tout seul, « comme un élastique ». R. Wagner est opéré et reprend l’entraînement après six mois. L’élastique pête une nouvelle fois, dès la première remise en jambe.

Les cadences infernales concernent aussi le ballon qui tourne pas rond. En 2000, Thomas Castaignède se rompt le tendon d’achille lors d’un simple échauffement. Il a joué sous infiltration pendant un an. En 2008, c’est au tour d’Olivier Milloud, première ligne de Bourgoin-Jallieu, de connaître une rupture du tendon d’achille lors d’un entraînement. Il revenait de convalescence après des problèmes aux cervicales. Résultat : six mois d’arrêt. Le rugby à quinze est une industrie qui ne ménage pas ses travailleurs, comme les autres.

Comment pourrait-il en être autrement ? Canal+ a obtenu les droits de retransmission des matchs du Top14 auprès de la Ligue Nationale de Rugby, en versant entre 24 et 29 millions d’euros par an avec une montée en charge progressive sur quatre ans, pour atteindre un total cumulé de 100 millions en fin de bail. La chaîne cryptée a redécoupé les horaires des matchs pour optimiser les droits télé et proposer « encore plus » de spectacle.

Si l’on se cantonne à Toulon, le président Boudjellal investit plusieurs millions d’euros dans le club. La présence de Sonny Bill Williams sur la pelouse du stade Mayol est évaluée à plus de 300.000 euros par saison. Son patron doit certainement attendre quelques retours sur investissement, même si « un joueur n’est pas une marchandise ». Dit de façon délicate et nuancée par Boudjellal lui-même, cela donne : « quand je vais voir un gros entrepreneur pour le démarcher et que le mec me dit qu’il ne donnera rien pour le RCT car il est juste venu "tirer un coup" à Toulon, je me sens dans la situation d’une pute. C’est contraire à mes principes de vie » [2].

Réaction sportive contre rugby à treize

"Jep" Pascot Le vol de la vedette australienne par le RCT n’est pas la première histoire de rapine du monde capitaliste sportif. Mais il prend ici, dans le rapport entre XIII et XIV, une dimension politique particulière.

Le rugby à treize fut interdit par le régime de Vichy. À l’origine de cette décision le colonel Pascot, Commissaire Général aux Sports dans le Gouvernement de Pierre Laval et ancien joueur du RCT.

Explication. Le rugby a vu le jour en Angleterre, à quinze. En des temps où la Sécurité sociale et les avantages du même nom n’existaient pas, se blesser en pratiquant son sport favori entraînait une perte de salaire, voire la perte de l’emploi. C’est ainsi que des petits malins formèrent une ligue pour dédommager les ouvriers qui jouaient pour leurs clubs. Il y eut donc un rugby à XV amateur et un autre, professionnel. Puis les pro enlevèrent deux joueurs de champ pour assurer — déjà — plus de spectacle. Ainsi naquit le rugby à treize.
La Ligue française de jeu à treize s’installa en 1934. La guerre éclata alors que les Français venaient de remporter le Championnat d’Europe en battant l’Angleterre et le Pays de Galles. On comptait environ 172 équipes semi-pro pratiquant dans 14 divisions ; 158 autres équipes amateurs disputaient leurs propres compétitions. À cette époque, le rugby à XV perdait ses clubs pour cause d’amateurisme marron, de violence, de dopage, de scissions dans la Fédération et de relations internationales rompues avec les Anglo-Saxons depuis l’exclusion de la France du Tournoi des Cinq Nations. Il fallait, pour les partisans de la collaboration avec les nazis, couper court aux sympathies de la Ligue Treiziste avec les Britanniques et stopper le succès de ce sport trop connoté Front Populaire. Un rapport sur « L’état du rugby en France », paru à la demande de Pascot, affirmait que le rugby à XIII avait contribué par son professionalisme éhonté au défaut « d’éducation morale » qui allait condamner la France à la défaite. Ce rapport avait été rédigé par le Dr Paul Voivenel, président honoraire de la FFR, instance suprême du XV français [3]. La Ligue française de Rugby à treize fut dissoute par le décret n° 5285 du 19/12/1941. Le XIII était rayé de la carte. Son siége parisien fut détruit par les Nazis, les archives brûlées et ses officiels emprisonnés. Le XV, lui, récupéra ses fonds, ses joueurs, ses stades et même ses équipements.

Après la Libération, le jeu à treize français recouvra progressivement ses droits, mais il dut toujours faire face aux coups tordus de son faux-frère. Jusqu’en 1995 par exemple, quand Bernard Lapasset, président de la FFR XV, considéra que la finale de France Rugby League (jeu à XIII) prévue fin août à Béziers était inacceptable parce qu’elle compromettait la venue des All Blacks. Le maire de la cité bitterroise préféra renoncer à louer le terrain au rugby à XIII. Une nouvelle fois, les turbulences internes à la fédération n’étaient pas étrangères à cette volonté d’écraser le jeu concurrent. Le XV français franchissait inexorablement la rivière du professionnalisme. Son président se retrouve douze ans plus tard à la tête de l’organisation du XV mondial avec les caisses bien remplies [4]. Ce même Lapasset qui, au nom de l’IRB, souhaite « construire un rugby professionnel partout dans le monde » [5] et qui regarde sereinement l’exode devenue systématique des joueurs de l’hémisphère sud vers la France et l’Angleterre (ils y percevront des salaires autres que ceux versés en Afrique du Sud, en Nouvelle-Zélande ou en Australie).

Cet été, Toulon engage deux joueurs de rugby à treize. C’est le symbole à la fois de la prédominance du XV sur le XIII et aussi du Nord sur le Sud. Déséquilibres politiques et économiques. Hubert Falco, le 14 juillet dernier, conseillait à Albert de Monaco de monter un club de rugby à la place de sa troupe de football, jugée trop peu rentable. Et c’est un fait : pour le prix d’un seul joueur de Ligue 1 de football, il est possible de faire vivre un club entier de rugby du Top 14. En toute logique, il faudrait proposer au prince de se payer une équipe de rugby à treize, de re-débaucher les stars du Sud venus en France (Gasnier, Williams et autres) et de s’inscrire directement dans la Super League de rugby britannique.

« Le sport est par définition compétition, exacerbation des tensions et des rivalités. Il mène à toutes les violences [...]. De cet acharnement dans la recherche de la victoire, par des moyens autorisés, prohibés ou tolérés, naissent toutes les violences sportives : dopage, robotisation, manipulations biologiques et psychologiques dès le plus jeune âge, usure corporelle précoce, traumatismes graves, douloureux, bien souvent irréversibles et parfois mortels. Les beaux discours, les déclarations de principe [...] restent impuissants devant l’implacable logique sportive du toujours plus. Une logique aujourd’hui contrôlée par des empires financiers avides de résultats, et des Etats ou puissances politiques qui ont appris à tirer tous les bénéfices du spectacle sportif » [6].

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[1] Frédéric Baillette, "Les arrière-pensées réactionnaires du Sport", Quasimodo - n° 1, Sport et nationalisme, octobre 1996, Montpellier, p. 19-25.

[2] Var Matin, 27 juin 2008.

[3] D’après Ouest-France, 8 janvier 2008.

[4] les organisateurs de la dernière coupe du monde de rugby à quinze ont dégagé trente millions de bénéfices et la FFR a compté 95.000 licenciés de plus soit +36%.

[5] Le Figaro, 4 avril 2008.

[6] "Le sport de compétition devrait être banni des pays civilisés", Frédéric Baillette, publié dans Jean-Pierre De Modenard, Drogues et dopages, Paris, Éditions Chiron, 1987, p. 277-312.

  • Pas d’accord avec vous 2 septembre 2008, par Fernand (3 r?ponses)
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