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Aménagement urbain : place à la politique du vide (1/2)

dimanche 14 novembre 2010
par Saint-Just

« L’âme provençale », l’électoralisme et son corollaire le culte du vieux, justifient à Toulon, aujourd’hui comme hier l’absence de perspectives en matière de développement architectural, économique, culturel, social.

SE balader dans les parties "rénovées" de Toulon, c’est compter ces dalles blanches (elles ne le restent jamais très longtemps) qui ont envahi tous les centres anciens de l’Hexagone. Parfois l’aménagement se fait aussi vertical et on peut avoir de vraies réussites, telle la place de l’Opéra. Façades nettoyées, tribunal administratif pointant joliment sa cloche, tables en terrasse pour savourer l’ensemble.

Une place désarmante

Pourtant, cette réussite ne saurait relativiser l’incompréhension du visiteur quand il arpente la place de la Liberté et la place d’Armes. Deux grandes surfaces rectangulaires et vides — hors rendez-vous syndicaux pour la première, et salons variés pour la seconde —, bordées toutes deux de quatre voies de circulation.

Alors, rétorquera-t-on, la place d’Armes a pour vocation les cérémonies militaires. Soit. Mais depuis bien des années, le défilé du 14 juillet déroule devant la place de la Liberté, et le baptême de promotion des élèves infirmiers des armées se fait aussi devant la statue de la Fédération. On pourrait dire qu’à Noël, il faut bien caser une crèche, une patinoire et des chalets en centre-ville. Admettons que tout cela ne tienne pas au bord du boulevard de Strasbourg.

Et le reste de l’année, que fait-on sur les places ? Il est interdit de jouer au ballon, de faire du skate. Les services d’entretien doivent couvrir les roues de leurs véhicules de sacs plastiques pour ne pas marquer les dalles. L’élargissement de la perspective visuelle est proportionnel au rétrécissement du vivre ensemble.

Revenons en arrière, il y a bien longtemps. Initialement destinée à la revue des troupes — son surnom était "champ de bataille", tout un programme —, la place d’Armes n’en était pas moins un lieu de plaisir. En 1744, on y éleva deux fontaines de vin et on y fit rôtir un bœuf. Lors de la Révolution, les Toulonnais y célébrèrent la fête de la Fédération et assistèrent à la décapitation de quelques-uns des leurs.

Au XIXe siècle, la place était entourée d’arbres et de cafés. Elle accueillit à partir de 1884 un kiosque à musique. La Seconde guerre mondiale vit la destruction d’un des plus beaux bâtiments toulonnais : la Préfecture maritime, ce qui dégagea un peu plus de surface. Aujourd’hui, la place d’Armes surplombe un parking souterrain et élargit l’horizon des vacanciers en transit qui bouchonnent à l’entrée du port. Elle a perdu son kiosque, remisé au jardin public, et même sa fontaine.

La place de Liberté n’a jamais eu, semble-t-il, de kiosque à musique, mais elle fut agrémentée d’un peu plus de verdure. Créée lors de l’expansion de la ville en 1852, elle porta dans un premier temps le nom de place d’Armes et fut rapidement surnommée par les Toulonnais « la tapiniero » (la caprière).

La "Liberté" ne survint qu’en 1889, quand le Ministère de la Guerre la rétrocéda aux dangereux radicaux-socialistes qui trônaient en mairie de Toulon, pour la célébration du centenaire de la Révolution française.

Les premiers palmiers furent plantés avant 1869. Ils n’étaient pas les seuls arbres à dominer les bancs qui ceinturaient la place.

La municipalité actuelle a réussi à installer le désert en pleine ville pour plus de six millions d’euros, hors coût d’entretien.

Le complexe du santon

Ouvrir l’espace auparavant obstrué par de vétustes bâtisses, tel est le souhait de la municipalité. Les fameuses dalles blanches y contribuent grandement. Le rendu est plutôt joli, notamment sur l’ancien îlot Berthier à Saint-Jean-du-Var.

Le discours qui justifie cette esthétique laisse toutefois perplexe. Hubert Falco, toujours prompt à faire dans la pagnolade, a inauguré la nouvelle place de Saint-Jean-du-Var en soulignant « l’âme provençale » d’un tel lieu. Qu’est-ce que «  l’âme provençale » ? Serait-ce une version locale de l’identité nationale fantasmée par le gouvernement ? Est-ce le fantôme d’une langue qui, depuis belle lurette, « n’est plus véhiculaire » [1], d’une culture dont les derniers avatars se résument à commander un cheeseburger avé l’assent ? Dans ce faubourg toulonnais, frère oriental du Pont-du-Las, nombreux sont les descendants d’immigrés italiens et maghrébins. Le Marius provençal ressemble fort au Mario de la vallée du Pô et au Marmoud des ports algériens. Les rues de la ville de leurs aïeux également.

Si l’on en croit les indications ornementales de la place Berthier apportées par la municipalité toulonnaise, l’esprit provençal résiderait en une fontaine de pierre blanche, de jolis oliviers et quelques tilleuls. Le naturalisme provençal baigné de soleil et de mistral sur concerto de cigales, nous y sommes ! C’est, comme l’a plusieurs fois fait remarquer René Merle — auteur que l’on ne pourrait qualifier d’anti-occitaniste primaire —, « la vision idyllique d’une terre bénie par les dieux pour son climat, une terre porteuse des cent fleurs de la poésie amoureuse et troubadouresque » [2]. C’est la nature à la fois sauvage et paisible d’un Jean Giono, avec tous les compromis que cela peut engendrer.

Le refrain est le même sur le cours Lafayette. Inauguré avant que les travaux de rénovation ne soient terminés, il a inspiré une belle envolée lyrique à Hubert Falco qui, pour l’occasion, avait aussi convié une "figure" du marché pour qu’elle donne son avis. Entre vendeurs de salades... : «  Trois-cent-soixante-huit ans plus tard, le cours Lafayette est l’un des marchés les plus anciens et célèbres de France et le plus pittoresque de Toulon. Il est coloré et vivant. Il sent les épices et senteurs de Provence comme le chantait Gilbert Bécaud ».

Le problème avec ces laudes à l’âme provençale pour une simple place publique sans aucune originalité, c’est qu’elles renforcent l’ethnotype « initié sous le Second Empire par la vision d’un Daudet, dont le Tartarin transmute en outrance ridicule la violence provençale » et repris « en amusement agacé les gesticulations et "l’estrambord" des Félibres cigaliers, comme les périodes sonores des orateurs radicaux trop ventrus » [2]. Les Grecs antiques avaient Zeus et Pan ; les édiles toulonnaises en appellent à Fernandel et Vincent Scotto. À chacun sa culture, à chacun ses périls. Nous avons déjà évoqué le douloureux épisode du XVe corps. C’est le passé. Mais dans le futur, que dira-t-on des Toulonnais ? Que les dimanche de scrutin, entre Pépone et son curé, sur leurs places aux oliviers, ils interrompaient leurs parties de boules et traînaient leur nonchalance jusqu’aux isoloirs pour élire un ravi ? Qu’ils commentaient les matchs de rugby avec la mauvaise foi commune à tous les Provençaux, ces gens « légers, cyclothymiques, passionnés, incontrôlables » [2] ? Mais ces clichés renvoient la fadeur d’une place immaculée à la Provence maurrassienne. L’absence d’originalité, d’audace et de couleur, à la perte de mémoire qui gangrène les mentalités. Vanter l’âme provençale éternelle, c’est vouloir ignorer et gommer la culture de résistance dans le Var, et notamment dans les faubourgs ouvriers de Toulon [3].

(À suivre)

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Lire aussi :

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Le carrefour Salan, débaptisé, devient carrefour Salan

[1] René Merle, "Identité provençale ?", 2005.

[2] René Merle - Les avatars de l’image du Provençal - 2006 - À propos du "Complexe du santon".

[3] Nous renvoyons une fois de plus aux commentaires de René Merle sur le « travail citoyen poursuivi depuis 1997 par l’Association 1851 pour la mémoire de la résistance républicaine au coup d’État de 1851, résistance qui fut grandement provençale. [Ce travail] a mis en valeur un autre héritage provençal : celui de l’attachement à la République démocratique et sociale. On ne peut pas dire que cette entreprise ait suscité beaucoup d’intérêt chez nos "élites" culturelles régionales "ouvertes au monde". Par contre, l’accueil fait à ses activités par nombre de groupements locaux provençalistes et occitanistes a montré que l’intérêt pour les spécificités linguistiques et culturelles régionales n’était pas antinomique de l’engagement citoyen », cf. René Merle, Pensée de midi, " Héritage identitaire provençal" et défense de la démocratie....

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