Cuverville
Toulon Var agglomération
Article mis en ligne le le 5 /12 /2004
Nucléaire à l’arsenal de Toulon : tentative d’inventaire
par Gilles Suchey

Les cités se développaient naguère autour du château qui abritait le suzerain local, et dans lequel on se réfugiait quand quelque barbare agressif venait à pointer le bout de son nez.
Toulon reste structurée comme ces villes médiévales. Sauf que la forteresse qui prive les autochtones de près de 80% de littoral ressemble moins à un donjon protecteur qu’au château de Kafka. Immuable, mystérieux, secret Défense. Un château (toujours) au coeur de l’économie locale, dont on longe les murs sans jamais plus y prêter attention. Un château industriel qui, par son statut militaire, échappe aux plus essentielles normes industrielles.

Toulon est la seule ville française à pouvoir s’enorgueillir d’une activité nucléaire en son centre.
Anticipant la politique de prévention que la municipalité ne manquera pas de mettre en place un de ces quatre, Cuverville prodigue un conseil aux riverains : gardez toujours vos lunettes de soleil sur vous. « Nous habitions tout près du réacteur. Je revois tout cela de mes yeux : une lueur framboise, flamboyante. Le réacteur semblait être éclairé de l’intérieur. Ce n’était pas un incendie ordinaire, mais une luminescence. C’était très beau. Je n’ai rien vu de tel, même au cinéma. Le soir, tout le monde était à son balcon. Ceux qui n’en avaient pas sont passés chez les voisins. On prenait les enfants dans ses bras pour dire : "Regarde ! Cela te fera des souvenirs !" Et c’étaient des employés de la centrale... Des ingénieurs, des ouvriers, des professeurs de physique... Ils se tenaient là, dans la poussière noire... Ils parlaient... Ils respiraient... Ils admiraient... Nous ignorions que la mort pouvait être aussi belle » [1].

Mais n’anticipons pas. Les possibilités de pollution par l’atome ne se limitent pas à l’activité nucléaire. Les rebus radioactifs issus de l’industrie militaire "classique" s’accumulent au fond des oubliettes de la forteresse toulonnaise, et on en connaît à peu près le détail. Car le ministère de la Défense fait parfois preuve de transparence et de bonne volonté comme en témoigne l’Agence Nationale pour la gestion des Déchets RAdioactifs (ANDRA) : « les inventaires des armées, coordonnés par le SPRA (Service de Protection Radiologique des Armées), traduisent au fil des années la continuité de l’effort mené par le ministère de la Défense pour une meilleure connaissance des matériels destinés au rebut. En effet, la majorité des déchets [radioactifs] déclarés correspond à des matériels réformés dont les activités unitaires sont faibles. Il s’agit de boussoles au radium ou au tritium, d’éléments de dispositifs de visée nocturne, de tableaux de bord et cadrans lumineux divers, de tubes radar, de plaques luminescentes, d’alliages au magnésium thorié, de déchets divers de laboratoire » [2]. Le préfet maritime était même prêt à soumettre les aiguilles fluorescentes de sa vieille montre Lip à l’analyse des experts, c’est dire.

« Par ailleurs, en dehors des petits matériels réformés, la DCN (Direction des Constructions Navales) signale à Cherbourg, Crozon (en face de Brest) et à Toulon les déchets provenant de la maintenance des sous-marins et des installations de soutien à terre » [2]. Cette remarque mérite quelques développements.

Une centrale nucléaire dans les méandres du château ?
L’arsenal toulonnais, base d’attache des 6 Sous-marins nucléaires d’attaque "classe Rubis" (SNA) et du porte-avions Charles de Gaulle (PAN), présente une infrastructure adaptée à l’accueil et la maintenance de ces bâtiments. Entre autres, des installations permettant de charger et décharger le combustible nucléaire des réacteurs et d’évacuer vers la grande bleue les indispensables eaux de refroidissement. D’où son étiquette d’ "Installation Nucléaire de Base Secrète" (INBS - Cette maladie des initiales !) [3]
Les SNA ne font pas partie de la force de frappe nucléaire, au contraire des sous-marins lanceurs d’engins (SNLE) basés à Brest. Seule leur propulsion est nucléaire. Datant du début des années quatre-vingt, ils disposent de réacteurs dits de seconde génération, quand les deux du PAN (un pour chaque hélice), lancé en 2000, sont de troisième génération.
Huit réacteurs en tout : certains estiment que l’arsenal est ainsi comparable à la centrale de Gravelines qui en compte six. Mais le seigneur du château conteste ce parallèle en indiquant que les réacteurs embarqués ne sont jamais simultanément présents sur site.

L’ANDRA a récemment mis à jour l’inventaire géographique des déchets radioactifs en France [4]. Le tableau ci-dessous reprend la fiche publiée par l’agence pour l’arsenal toulonnais. Plutôt instructif, bien qu’il ne soit pas très explicite sur la nocivité des matériels [5]. Description : « les déchets de procédé ainsi que les déchets technologiques résultent des opérations d’entretien ou de maintenance des sous-marins (essentiellement SNA) et du porte-avions à propulsion nucléaire ; les déchets divers résultent des opérations d’entretien ou de démantèlement de l’ensemble de la flotte. La DCN assure le regroupement de l’ensemble de ces déchets ». Remarque : le label "non géré" pointe des déchets pour lesquels aucune filière de gestion n’a encore été envisagée.

Nature des matériels
Activité
Nucléide majeur
1 - Déchets technologiques (maintenance)


3 fûts de 200 litres de liquides divers
(produits chimiques, huiles, graisses)
 ?
Ag 110, Co 60, Cs 137
170 fûts de 200 litres d’équipements de protection pour la maintenance
< 10 GBq
Ag 110, Co 60
2 fûts de 200 litres de déchets solides et liquide (acide borique ?) - Non géré
 ?
Ag 110, Co 60
67 fûts de chiffons, peintures et éponges
 ?
Ag 110, Co 60, Cr 51
Thermocouples de fond de cuve SNA, conditionnés dans des poubelles de décroissance (protections plombées) - 18 pièces
 ?
Co 60
Pièces métalliques (1 conteneur "open top" de 12 m3)
 ?
 ?
Calorifuge contenant de l’amiante (1 caisson de 10 m3)
 ?
 ?
10 fûts de 200 litres de boues (nettoyage des cuves)
 ?
Co 60
Boues constituées d’absorbants mélangés à de l’huile (2 fûts de 200 litres)
 ?
 ?
Déchets métalliques divers (5 fûts de 200 litres)
 ?
Ag 110, Co 60
Ciment, peinture, agglomérés (5 fûts de 200 litres) - Non géré
 ?
 ?
Peinture au tritium - Non géré
 ?
H3
2 - Déchets de procédé


10 fûts de résines échangeuses d’ions (2000 litres)
120 GBq
Ag 110, Co 60, Mn 54, Sb 124
2 fûts de filtres et flexibles (400 litres)
 ?
Ag 110, Co 60
Filtres d’épuration d’eau, déposés dans 3 fûts de 200 litres (29 pièces)
 ?
Ag 110, Co 60
3 - Déchets solides et liquides divers


10371 plaques radioluminescentes en fûts - Non géré
55 TBq
H3
48 plaques radioluminescentes - Non géré
120 MBq
Ra 226
83 tubes électroniques - Non géré
< 1 MBq
Ra 226
Sources de contrôle (407 pièces) - Non géré
15 MBq
Ra 226

DCN Toulon - Mise à jour : juin 2003

Les travaux de l’ANDRA ne concernant que les déchets, on ne s’étonnera pas si le tableau occulte le combustible utilisé dans les réacteurs. « Nous disposons de très peu d’information concernant le combustible des navires militaires, dont les chaufferies sont toutes de type REP (Réacteur à Eau Pressurisée) ; mais il semble que la marine a utilisé du combustible divers, à l’uranium de faible et de haut enrichissement [...] Les sous-marins nucléaires d’attaque utilisaient, au moins pour un temps, le combustible Caramel (un combustible à faible taux d’enrichissement). Nous ne savons pas si les SNA continuent à utiliser ce combustible. Technicatome cherche actuellement à développer un combustible pour sous-marins qui contiendrait de l’uranium enrichi au même niveau que le combustible à l’oxyde d’uranium utilisé dans les réacteurs à production d’électricité, soit environ 3,25% d’uranium 235. [...] Ce combustible servirait aux sous-marins de la future catégorie Barracuda des SNA. Il est difficile de savoir avec certitude si le combustible enrichi au niveau commercial est déjà utilisé dans le porte-avions Charles-de-Gaulle, qui fait partie de la nouvelle génération. [...] Le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) lui-même est responsable du développement et de la fabrication du combustible. La maîtrise d’oeuvre industrielle de la propulsion nucléaire était assurée avant 1974 par son département de propulsion nucléaire ; depuis, il est assuré par sa filiale Technicatome » [6].

A noter : depuis 2001, les réacteurs de la propulsion nucléaire ne sont plus hors réglementation. Ni "INB" ni "INBS", on leur a collé le tampon "SNM" : "systèmes nucléaires militaires". Le décret n° 2001-592 "relatif à la sûreté et à la radioprotection des installations et activités nucléaires intéressant la défense" dit, dans son article 18, que « les services désignés par le ministre de la défense [...] constituent un dossier exposant les dangers inhérents à ce type de systèmes, analysant les risques qu’il présente et proposant les dispositions à prendre pour prévenir tout accident et en limiter les effets éventuels. Ce dossier comprend : 1° Un rapport préliminaire de sûreté ; 2° Les prescriptions de sûreté nucléaire et de radioprotection auxquelles devront se conformer les services dans l’exploitation des systèmes de ce type ; 3° Les études de site et d’impact sur l’environnement et les populations, relatives à leurs lieux habituels de stationnement. » De plus, « lorsque les lieux prévus pour le stationnement habituel de ces systèmes sont proches d’une installation nucléaire de base secrète, les études de site et d’impact sont complétées par l’étude des risques induits par cette proximité ; elles indiquent les mesurespréventives correspondantes ».Malheureusement, l’article 23 clôt le débat en précisant que « les systèmes nucléaires militaires existant antérieurement à la publication du présent décret sont soumis à ses dispositions dans un délai de deux ans. Les autorisations de réalisation et les décisions de mise en service déjà délivrées n’ont pas à être renouvelées  ». Les SNA et le PAN, lancés avant l’élaboration du décret, peuvent donc ronfler tranquilles.

Dans une deuxième partie, nous nous intéresserons à la "simulation d’incidents", à la prévention et à l’information du public.
Tiens, à ce sujet, reprenons cette photo publiée dans le journal municipal de la ville de Toulon en septembre 2004 - « Un chantier d’envergure pour l’équipement qui faisait défaut à Toulon » : On remarquera que le quai Missiessy, où sont amarrés les SNA et leurs réacteurs, se situe à une centaine de mètres des gradins du futur palais omnisports de la ville. Capacité : 5000 personnes. Un bel endroit d’où admirer une lueur framboise jamais vue au cinéma.




[1] La supplication - Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, Svetlana Alexievitch, Jean-claude Lattès 1998.

[2] Rétrospective sur l’état et la localisation des déchets radioactifs depuis 10 ans, observatoire de l’ANDRA 2001.

[3] INB : Installation Nucléaire de Base : réacteurs nucléaires à l’exception de ceux qui font partie d’un moyen de transport, accélérateurs de particules, usines de séparation/fabrication/transformation de substances radioactives, installations destinées au stockage des substances radioactives. Lorsqu’une installation nucléaire est classée en INB, elle est soumise à des procédures et à un système de contrôle fixé par décret. Mais ce décret (63-1228, 11 décembre 1963, version consolidée au 26 février 2002) stipule que « les installations nucléaires de base intéressant la défense nationale, classées secrètes [INBS] par le premier ministre sur proposition du ministre de la défense ou du ministre chargé de l’industrie, cessent d’être soumises, à compter de la décision de classement, aux dispositions du présent décret »...

[4] La brochure consacrée aux déchets en région Paca, qu’ils soient d’origine industrielle, médicale ou militaire, se trouve sur le site de l’ANDRA. On trouvera de très utiles compléments dans le cahier n°2 de l’Observatoire des armes nucléaires françaises : les déchets nucléaires militaires, 2000.

[5] Le becquerel, fut-il quantifié en tera - million de millions -, ne permet pas de mesurer l’impact du poison atomique sur l’organisme. La dangerosité vient de l’activité du nucléide, mais aussi du type de rayonnement et du temps d’exposition de l’organisme à la saloperie. On peut toutefois classer les radioéléments selon leur toxicité :

Groupe 1 - très forte radiotoxicité période rayonnements
Radium 226 - Ra 226 1600 ans α et γ
Groupe 2 - forte radiotoxicité

Argent 110 - Ag 110
248 jours
γ
Cobalt 60 - Co 60 5,2 ans β et γ
Thorium 232 - Th 232
14,1 milliards d’années
α et γ
Groupe 3 - radiotoxicité modérée

Césium 137 - Cs 137 30,1 ans β et γ
Manganèse 54 - Mn 54
312 jours
γ
Antimoine 124 - Sb 124
60 jours
β et γ
Groupe 4 - faible radiotoxicité

Chrome 51 - Cr 51
2,7 jours
γ
Tritium - H3 12,2 ans β
Uranium 235 - U 235
700 millions d’années
α et γ

La période ou "demi-vie" d’un élément indique le temps qu’il faut pour que le nombre d’atomes radioactifs de l’élément diminue de moitié. Les rayonnements α sont très dangereux mais très peu pénétrants, ils peuvent être absorbés par une feuille de papier. Les rayonnements β sont pénétrants, une feuille d’aluminium de quelques millimètres d’épaisseur peut les absorber. Enfin, les rayonnements γ sont très dangereux et très pénétrants : pour y échapper, prévoyez quelques décimètres de plomb ou mètres de béton.

[6] La France nucléaire, matière et sites, Mary Bird Davis, édition Wise-Paris 2002.