Cuverville
Qualité France
Article mis en ligne le le 23 /02 /2005
Lutte contre la délinquance, un rapport déviant
par Bourbaki

Dans le rapport préliminaire de la commission prévention du groupe d’études parlementaires sur la sécurité intérieure [1] remis à Dominique Villepin en octobre 2004, les députés en charge du dossier s’émeuvent : « six plans successifs de lutte contre la délinquance ont été mis en place au sein de l’éducation nationale et pourtant la plus grande confusion règne toujours ». D’où l’intérêt de ce nouveau rapport pour clarifier la situation.

Le décor est planté dès l’introduction. « Après avoir mis en place plusieurs lois répressives attendues par nos concitoyens, les Ministres successifs de l’intérieur du Gouvernement de Jean-Pierre Raffarin ont souhaité compléter ce dispositif par l’élaboration d’un texte préventif à l’insécurité et à la violence ».

Des méthodes modernes. « L’expérience et les statistiques d’augmentation constante de la délinquance chez les mineurs, montrent qu’en achetant la paix sociale nos prédécesseurs n’ont pas réglés [sic] les problèmes de fond ». « Toutefois, force est de constater que dans de nombreux cas les statistiques ne sont que la partie visible de l’iceberg ».
Comme il faut bien traduire la réalité par des chiffres et des courbes tenant lieu de constat partagé pour envisager la réforme, nos analystes ont tracé un beau dessin intitulé « courbe évolutive d’un jeune qui au fur et à mesure des années s’écarte du droit chemin pour s’enfoncer dans la délinquance » :

L’axe horizontal représente manifestement l’age de l’individu, mais on se pose la question de savoir ce que représente l’axe vertical [2]. Comme la courbe est appelée parcours déviant, il doit représenter le nombre d’individus déviants. Sur quels critères ? Comment cette étude scientifique rigoureuse a-t-elle été réalisée ?
Les notes relatives au diagramme nous donnent quelques indications sur la déviance des parcours de 0 à 23 ans. Il est question successivement de difficultés de la langue, indiscipline, démission ou non maîtrise de l’éducation des parents [sic], violence à l’école, redoublements des classes, début des petits larcins, conflits parentaux, délinquance avec des vols à la tire, consommation des drogues douces [sic], absences répétées aux cours, consommation de drogues dures, cambriolages, vie nocturne [sic] et utilisation d’armes blanches, entrée dans la grande délinquance, trafics de drogues, vols à main armée...
Un groupe d’expert s’est certainement réuni et a dû se pencher sur le problème de la déviance, de la même façon sans doute qu’un député, membre de la commission, s’est penché sur le problème de la déscolarisation : « Jean-Pierre Doors a remarqué qu’il y avait un taux de plus en plus important de déscolarisation, pourtant aucunes statistiques précises n’existent [sic] ». Du travail d’orfèvre.

Le rapport propose de coordonner les structures existantes en les faisant travailler ensemble autour du maire. « Les actions de prévention [...] doivent impérativement commencer dès les prémices de déviances c’est à dire dès le plus jeune âge [sinon] cette dérive ne cessera de s’accentuer [...] Les actions à promulguer entre 3 et 6 ans ou entre 6 et 12 ans sont nettement moins lourdes à mettre en œuvre que celles qui devront être mises en place à l’adolescence [...] Bien sûr, si le comportement déviant de l’enfant n’est pas corrigé suffisamment tôt, alors des mesures plus radicales seront nécessaires [...] Un contact direct avec le jeune devra être instauré de gré ou par la contrainte avec une personne formée à cet effet pour le soigner ou lui faire choisir un autre chemin que celui qu’il est en train de prendre ».

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Orange mécanique - Stanley Kubrick - 1972
Exemple de traitement lourd

La commission s’attache ensuite à donner les mesures qui permettront de redresser ces parcours.
« Entre 1 an et 3 ans seuls les parents, et en particulier la mère, ont un contact avec leurs enfants. Si ces derniers sont d’origine étrangère elles [sic] devront s’obliger à parler le Français dans leur foyer pour habituer les enfants à n’avoir que cette langue pour s’exprimer [...] Mais si elles sentent dans certains cas des réticences de la part des pères, qui exigent souvent le parlé patois du pays à la maison, elles seront dissuadées de le faire ». Le parlé patois [3] amorce donc le parcours déviant.
« Si cela persiste, l’institutrice [sic] devra alors passer le relais à un orthophoniste ».
Par la suite, cours d’instruction civique obligatoires durant toute la scolarité en primaire, placement dans une structure spécialisée d’éducation renforcée, et entrée dans la filière d’apprentissage d’un métier après le CM2 sont au programme. Voilà une bonne occasion de relancer la filière professionnelle ! « Les métiers manuels doivent être revalorisés car il s’agit de “l’intelligence au bout des doigts” selon l’expression de M. Marcel RUFO, pédopsychiatre à Marseille [4]. Il [sic] ne doit plus être un enseignement pour mauvais élèves mais au contraire une chance de valorisation de l’adolescent ». Après l’intelligence de la main, celle du bout des doigts. Attention : après le bout des ongles, il n’y a plus rien.

Les experts montrent la voie. Au vu de ce rapport et des erreurs grammaticales et syntaxiques qu’il comporte [5], les députés de la commission apparaissent comme de véritables spécialistes du parlé patois. Confrontés aux « difficultés de la langue », leurs « absences répétées aux cours » n’ont certainement pas arrangé les choses.
Lors de la réunion constitutive de la commission seuls 6 membres émargèrent, les 14 autres étaient excusés. Sur les cinq réunions consignées dans le rapport [6], on constate un taux moyen d’absentéisme de presque 80%. 9 membres de la commission n’ont participé à aucune réunion, soit presque 50%. De la déviance à l’état pur. Et ces gens-là ont tous plus de 23 ans. Comment les réinsérer ?

Scandalisé que son rapport suscite autant d’intérêt auprès de « ce collectif national unitaire - qui réunit la CGT, FSU, SUD, le syndicat de la magistrature, la coordination des étudiants du travail social, le collectif des formateurs en travail social, la ligue des droits de l’homme, etc.  », Jacques Alain Bénisti réagit aux attaques parues dans la presse et sur Internet à propos du pré-rapport sur la prévention de la délinquance en concluant ainsi : « tout porte à croire que [les donneurs de leçon sur ces sujets sociaux] craignent que ces réformes n’apportent des changements bénéfiques qui pourraient vider totalement de leur substance leur fonds de commerce [sic] et leurs idéaux militants. Heureusement, les français ne sont pas dupes et se rendent maintenant compte de cet état de fait. Je souhaite, à cet égard, que certains journalistes qui ont complaisamment relayés le mouvement d’humeur de ce collectif, sans ouvrir de débat contradictoire avec les auteurs du rapport, s’en tiennent à une vision objective et pluraliste des faits ».
Une belle leçon de démocratie déviante.




Remarque : le rapport est très majoritairement constitué d’annexes. Dans l’une d’entre elles, un spécialiste privé de la sûreté nucléaire expose ses conseils en matière de "prévention de la malveillance et réduction du sentiment d’insécurité par l’urbanisme et la conception des bâtiments - logements, bureaux et commerces".
« PJC Conseil (partenaire de la Société AXILYA - Groupe AREVA) propose à ses clients des prestations de conseil dont le centre de gravité est basé sur la maîtrise des risques. Ainsi, partant de l’expérience acquise dans l’analyse et la lutte contre les actes de malveillance, PJC Conseil a développé une méthode similaire applicable au domaine civil, notamment pour la lutte contre l’insécurité et le sentiment d’insécurité. L’adaptation de la méthodologie définie pour le nucléaire a en effet été présentée par PJC Conseil à différents interlocuteurs concernés et qui ont émis un avis tout à fait favorable quant à la pertinence et la mise en œuvre de cette démarche ».
A Toulon, si le stade Jauréguiberry peine à accueillir des rencontres sportives, on pourra toujours le reconvertir en centre fermé pour délinquants radioactifs.


[1] Ce documentest disponible sur le site de M. Bénisti, président de cette commission.

[2] Dans le même ordre d’idées, on remarquera la présence de flèches en pointillés de plus en plus verticales. La dernière est abusivement tracée sur un intervalle réduit de moitié, ce qui augmente artificiellement sa verticalité. Ces flèches ne sont là que pour créer un effet visuel d’accélération du phénomène de déviance.

[3] Parler local, dialecte employé par une population généralement peu nombreuse, souvent rurale, et dont la culture, le niveau de civilisation sont jugés comme inférieurs à ceux du milieu environnant. Petit Robert.

[4] NDLR : Marcel, qui est en fait Toulonnais, fait partie des « Varois de l’année 2004 » célébrés par Var matin. La classe !

[5] On remercie le correcteur orthographique, mais pour la grammaire les logiciels de Bill Gates ont encore des progrès à faire.

[6] La troisième réunion n’est pas détaillée, certainement que le rapporteur était absent ce jour là...